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Cécile Zeitoun tire un fil entre Paris et Berlin

LIEN VERS L'ARTICLE ORIGINAL

Jeune styliste franco-allemande, Cécile Zeitoun a créé en 2010 à Paris, Zeit(le temps), sa marque de vêtements pour femmes, jeune, branchée, mais à un prix accessible. Fille d’un maître tailleur tunisien et d’une artiste peintre allemande, cette trentenaire a grandi entre Paris et Berlin avant de se former à la couture aux ateliers Bütsch’s, à Montreuil. Lassée de la morosité parisienne, elle s’est installée à Berlin en septembre dernier. Son atelier berlinois compte aujourd’hui six employés, en majorité allemands, et produit toujours pourtant du « made in France ».

Olivia Barron: Pourquoi avez-vous eu envie de quitter la France, vous, une jeune auto-entrepreneuse audacieuse ?

Cécile Zeitoun: A Berlin, mon projet a été accueilli de façon beaucoup plus positive. Pourtant, le contexte est aussi difficile. Ce qui change, c’est l’état d’esprit face à l’entreprenariat. Lorsque j’ai créé à Paris ma marque Zeit, en 2010, mon entourage s’est alarmé. Les discours décourageants sur la crise et le milieu de la mode, tellement prisé et élitiste, tournaient en boucle. Amis, famille, banquiers, tous craignaient la débâcle. En partant, J’ai fui ce pessimisme ambiant qui paralyse la jeune création française. Si j’ai choisi Berlin, c’est aussi pour son incroyable émulation culturelle. Je réalise beaucoup de costumes pour le théâtre, très dynamique. En France, la création artistique manque d’audace. Elle s’inspire du passé, de ce qui a marché. L’Allemagne, au contraire, capitalise sur la jeunesse, la nouveauté, le futur.

O.B.: Votre départ n’a-t-il pas contrarié l’image « made in France » que vous souhaitiez donner à votre marque ?

C.Z.: Si je vis à Berlin, je produis toujours en France. Je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir changé de pays. C’est plutôt comme si j’avais changé de quartier! Je me sens profondément européenne. J’ai choisi d’implanter Zeit à Paris car je suis farouchement attachée au « made in France ». Il y a un vrai savoir-faire français qu’on ne retrouve pas ailleurs. Et l’économie française repose sur le luxe, indissociable de l’univers de la mode. Il n’est donc pas question pour moi de trop m’éloigner de Paris ! A Berlin, je cherche plutôt l’inspiration, un souffle neuf. Je réalise dans mon atelier berlinois tous mes croquis, tous mes patrons. L’architecture massive de la ville m’inspire, elle donne du caractère à mes créations. Trois fois par mois, je rentre à Paris choisir les tissus, suivre la fabrication, voir mon agent comptable. L’idée première de la marque, c’est la transparence absolue. Sur les étiquettes, on peut lire la provenance des tissus, le nom de la personne qui a monté le vêtement. Je ne délocalise rien, tout est fait en France. Je souhaite vraiment prendre le temps d’informer le client sur ce qu’il achète. C’est pourquoi ma marque s’appelle Zeit (le temps), en contrepoint à une époque où tout s’accélère.

O.B.: Votre déménagement était-il lié à des raisons économiques?

C.Z.: Absolument pas. Economiquement, mon projet n’est pas plus rentable en Allemagne qu’en France ! Et les difficultés sont identiques ! J’ai lancé ma marque en 2010 et je commence à peine à en vivre. A Paris, j’ai créé mon entreprise tout en multipliant les emplois alimentaires. A partir de la rentrée prochaine, Zeit sera enfin distribuée dans des boutiques en France et à Berlin! Jusqu’à présent, on ne pouvait l’acheter que lors de ventes privées ou en ligne. Evidemment, il y a des avantages à vivre à Berlin. Les loyers sont moins chers, il y a plus d’espace. Mais avec tous mes voyages à Paris, je paye l’équivalent d’un loyer parisien ! Mon désir était vraiment de travailler entre Paris et Berlin, de m’inspirer de ces deux grandes capitales. La mode est avant tout un métier de sensation. En tant que franco-allemande d’origine juive tunisienne, j’ai envie d’inscrire ma marque comme un trait d’union entre ces deux pays aux histoires si compliquées. Pour moi, la France et l’Allemagne feront l’Europe de demain !

O.B.: Qu’avez-vous réalisé à Berlin qui semble impossible à Paris ?

C.Z.: En Allemagne, j’ai eu des opportunités qui paraissent inimaginables en France. Ainsi, la semaine dernière, j’ai photographié ma nouvelle collection au Bogota, un magnifique hôtel berlinois où Helmut Newton a réalisé ses premières photos. Mes créations ont plu au patron qui a accepté de me prêter gratuitement son hôtel pendant deux jours ! Pourtant, il le loue extrêmement cher pour des campagnes publicitaires. Il a juste eu envie de soutenir mon projet. En échange, je vais donner des cours de couture à sa fille ! En Allemagne, il y a un vrai esprit collectif, d’entraide et de solidarité. Inexistant en France. C’est aussi pour cette raison que j’ai formé ici une véritable équipe. Nous sommes désormais sept collaborateurs (webdesigner, monteur, assistante de production) à travailler sur la diffusion de la marque Zeit. Chacun est payé de manière équitable, dans une vraie synergie. Je n’avais pas réussi un tel pari en France ! Ce qui est remarquable à Berlin, c’est également l’aide à la création. Des lieux tombés en désuétude sont réinvestis en immenses ateliers d’artistes, loués à prix très bas pour soutenir la jeune création. Cela fait revivre des quartiers entiers, notamment Moabit dans l’ouest de Berlin. Je suis sure que l’on pourrait imaginer une initiative similaire en Seine-St-Denis.

O.B.: Pensez-vous revenir vivre un jour en France ?

C.Z.: Je suis partie pour mieux revenir ! Paris me manque, j’adore Paris. Je vais sûrement rentrer dans quelques années. Et repartir ensuite à Berlin !

25.10.2017 By Olivia Barron